L’anémie associée aux endocrinopathies est une manifestation hématologique fréquente de nombreux troubles hormonaux chroniques (voir la vue d’ensemble). Bien qu’elle constitue une forme typique d’anémie des maladies chroniques, l’anémie endocrine se caractérise par des mécanismes pathogéniques particuliers qui concernent à la fois la régulation de la production érythrocytaire, le métabolisme du fer et la survie des érythrocytes circulants. Il est essentiel de reconnaître cette forme d’anémie, car la correction du trouble hormonal sous-jacent peut permettre une résolution complète de l’anémie.
Épidémiologie et contextes cliniques
Les endocrinopathies constituent une cause sous-estimée, mais relativement fréquente, d’anémie chronique chez l’adulte comme chez l’enfant. La prévalence et le phénotype varient selon l’hormone concernée, la durée du déficit, l’âge du patient et la présence d’autres affections associées. Les endocrinopathies les plus souvent associées à une anémie comprennent :
Hypothyroïdie, primitive ou centrale : jusqu’à 30 % des patients atteints d’hypothyroïdie présentent une anémie normocytaire ou, plus rarement, microcytaire.
Insuffisance surrénalienne chronique : le déficit en cortisol peut entraîner une anémie normocytaire hypoproliférative, souvent méconnue.
Hypopituitarisme : le déficit combiné en hormones hypophysaires, notamment GH, ACTH, TSH et gonadotrophines, produit une anémie complexe et variable.
Hypoparathyroïdie : elle peut provoquer une anémie par l’intermédiaire de l’hyperphosphatémie et d’anomalies du métabolisme de la vitamine D et de la fonction médullaire.
Diabète sucré : l’anémie apparaît surtout dans les formes avancées, en présence de néphropathie chronique et d’inflammation systémique.
Hypogonadisme masculin ou féminin : le déficit en androgènes ou en œstrogènes réduit la stimulation de l’érythropoïèse.
Chez l’enfant et la personne âgée, les manifestations peuvent être particulièrement discrètes et nécessiter des explorations ciblées.
Physiopathologie et mécanismes moléculaires
L’anémie associée aux endocrinopathies relève de plusieurs mécanismes, souvent concomitants et interactifs :
Diminution de la synthèse d’érythropoïétine (EPO) : de nombreuses hormones régulent directement ou indirectement la production rénale d’EPO. L’hypothyroïdie, l’hypopituitarisme et l’hypogonadisme réduisent la stimulation de l’érythropoïèse et entraînent un profil hypoprolifératif.
Altération du métabolisme du fer : les hormones thyroïdiennes et les glucocorticoïdes facilitent l’absorption et la mobilisation du fer. Leur déficit favorise une carence martiale fonctionnelle, avec ferritine normale ou élevée et diminution du fer sérique et de la saturation de la transferrine.
Diminution de la survie érythrocytaire : dans l’hypothyroïdie ou l’insuffisance surrénalienne chronique, la durée de vie moyenne des globules rouges diminue en raison du stress oxydatif, d’anomalies métaboliques cellulaires et d’une moindre protection antioxydante.
Influence sur le microenvironnement médullaire : la GH, les androgènes et d’autres hormones favorisent la prolifération des progéniteurs érythroïdes, la synthèse de globine et la différenciation cellulaire. Leur déficit entraîne un déplacement vers d’autres lignées cellulaires ou une hypoplasie érythroïde relative.
Complications associées : chez les patients diabétiques, la présence d’une néphropathie, d’une inflammation chronique et d’anomalies vasculaires aggrave le déficit érythrocytaire, avec des caractéristiques proches de celles de l’anémie de l’insuffisance rénale.
Dans les endocrinopathies auto-immunes, l’anémie peut être aggravée par des processus inflammatoires systémiques et par une polyauto-immunité, notamment dans le syndrome de Schmidt et les syndromes polyglandulaires de type I ou II.
Caractéristiques cliniques et variabilité phénotypique
L’anémie associée aux endocrinopathies tend à se développer lentement, avec une symptomatologie souvent insidieuse et discrète, attribuée à la maladie sous-jacente. Les symptômes typiques sont :
Asthénie, somnolence et fatigabilité
Pâleur cutanéo-muqueuse et diminution des capacités de concentration
Parfois dyspnée d’effort, palpitations et irritabilité
Dans les formes sévères, signes d’hypoxie tissulaire et troubles neurocognitifs
Dans l’hypothyroïdie, l’anémie peut être associée à un myxœdème, une bradycardie, des anomalies cutanées et une dyslipidémie, tandis que l’hypogonadisme s’accompagne typiquement d’asthénie, de sarcopénie et d’ostéoporose. Dans les insuffisances surrénaliennes, une hyponatrémie, une hypotension et des crises addisoniennes peuvent coexister.
Chez l’enfant et l’adolescent, l’anémie peut entraîner un retard de croissance, des anomalies du développement pubertaire et une baisse des résultats scolaires.
Diagnostic et explorations différentielles
Une anémie endocrine doit être suspectée en présence de :
Une anémie hypoproliférative, normocytaire ou légèrement microcytaire, non expliquée par des carences nutritionnelles ou des pertes chroniques
Des signes cliniques ou biologiques de dysfonctionnement endocrinien, évalués par TSH, FT4, cortisol, ACTH, FSH et LH, testostérone ou estradiol, GH ou IGF-1, parathormone et glycémie
Une absence de réponse au traitement martial oral ou parentéral malgré une ferritine normale ou élevée
Une association avec d’autres manifestations endocriniennes ou auto-immunes
Examens essentiels :
Hémogramme, réticulocytes, bilan martial, notamment ferritine, fer sérique, transferrine et récepteur soluble de la transferrine, et marqueurs inflammatoires, notamment VS et CRP
Évaluation des fonctions thyroïdienne, corticosurrénalienne, gonadique, hypophysaire, parathyroïdienne et glycémique
Dosage de l’EPO plasmatique, rarement réalisé en pratique courante
Dans certains cas, imagerie endocrinienne, notamment échographie thyroïdienne ou surrénalienne, IRM hypophysaire et densitométrie osseuse
Le diagnostic différentiel doit exclure une anémie ferriprive pure, les maladies systémiques chroniques, notamment néoplasies, néphropathies et inflammations chroniques, les syndromes myélodysplasiques et les anémies hémolytiques.
Principes thérapeutiques et prise en charge spécialisée
Le traitement de l’anémie associée aux endocrinopathies repose sur trois piliers :
Correction du trouble hormonal sous-jacent : le traitement substitutif ciblé, notamment la thyroxine dans l’hypothyroïdie, hydrocortisone ou fludrocortisone dans l’insuffisance surrénalienne, androgènes ou œstrogènes dans l’hypogonadisme et GH dans les déficits hypophysaires, permet fréquemment une normalisation progressive du profil hématologique.
Supplémentation martiale et vitaminique : elle n’est indiquée qu’en présence d’une carence documentée. Dans les formes avec ferritine normale ou élevée et sans déficit vitaminique, la supplémentation ne corrige pas l’anémie.
Prise en charge des complications associées : contrôle de l’inflammation chronique, surtout chez les patients diabétiques et atteints de syndromes auto-immuns, surveillance nutritionnelle et prévention des infections et des complications cardiovasculaires.
Le recours à l’érythropoïétine recombinante est rare et réservé aux cas d’insuffisance rénale concomitante ou d’absence de réponse à un traitement substitutif optimal.
Pronostic, complications et perspectives de recherche
Le pronostic de l’anémie associée aux endocrinopathies est généralement favorable, avec une réversibilité complète lorsque le dysfonctionnement hormonal est corrigé précocement et de manière appropriée. Un retard diagnostique, la persistance de déficits multiples ou la présence d’autres comorbidités peuvent toutefois exposer le patient à :
Une diminution des performances physiques et cognitives et une altération de la qualité de vie
Une augmentation du risque cardiovasculaire et infectieux
Un retard de croissance et du développement pubertaire chez l’enfant et l’adolescent
Une diminution de la réponse immunitaire et une aggravation des maladies auto-immunes associées
Les nouvelles perspectives de recherche concernent la modulation pharmacologique des axes hormonaux, l’identification précoce de biomarqueurs de risque et la personnalisation du traitement substitutif dans les groupes fragiles, notamment enfants, personnes âgées et patients polypathologiques.
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